LE FOU QUI POSE EN GÉNIE : RELIRE HANNAH ARENDT À L’HEURE DU CNRD

Hannah Arendt écrivait dans le système totalitaire : « La société a toujours tendance à accepter d’abord quelqu’un pour ce qu’il prétend être, si bien qu’un fou qui pose en génie a toujours quelque chose d’être cru. »
Cette observation éclaire à la fois les grands totalitarismes du XXe siècle et des réalités plus contemporaines, comme celle que vit aujourd’hui la Guinée.
Quand l’histoire se répète
Hitler, Staline ou Mussolini se sont imposés d’abord par l’image qu’ils projetaient d’eux-mêmes. Hitler se prétendait génie politique et stratège du destin national, alors qu’il n’était qu’un idéologue obsessionnel.
Staline se drapait dans l’héritage de Lénine pour légitimer sa paranoïa meurtrière. Mussolini jouait au Duce impérial, jusqu’à en croire lui-même ses poses théâtrales. Tous ont été crus, jusqu’à ce que la folie détruise des millions de vies.
En Afrique, Sékou Touré illustre tragiquement la même mécanique. Acclamé en 1958 pour avoir dit « non » à de Gaulle, il se présenta comme le génie visionnaire de la dignité africaine. Mais l’homme qui se proclamait libérateur bâtit un système de répression féroce : arrestations arbitraires, exécutions sommaires et le tristement célèbre camp Boiro, symbole de la terreur d’État. Comme l’écrivait l’historien Jean Suret-Canal, « La Guinée de Sékou Touré fut un laboratoire de la peur, où l’illusion révolutionnaire couvrait la réalité d’un pouvoir absolu. »
Doumbouya ou l’imposture du sauveur
Plus de soixante ans après, Mamadi Doumbouya s’inscrit dans cette tradition d’illusion. Arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en septembre 2021, il s’est présenté comme le restaurateur de la dignité guinéenne, l’homme providentiel venu « sauver » la nation des dérives du régime Condé. Très vite, il a convoqué la mémoire de Sékou Touré, revendiquant son héritage comme pour légitimer sa propre posture.
Mais derrière le discours de rupture et de refondation, la réalité guinéenne s’assombrit. Les arrestations arbitraires, les kidnappings des leaders politiques, la militarisation de l’espace public, la restriction des libertés et la personnalisation du pouvoir rappellent davantage les vieux démons que la promesse d’un renouveau. Doumbouya se présente en bâtisseur de l’avenir, vantant des projets grandioses comme Simandou ou « Gainée 2040 ». Mais le quotidien des Guinéens est marqué par la peur, la répression et une crise économique aggravée.
À l’instar des figures étudiées par Arendt, Doumbouya joue un rôle : celui du sauveur charismatique, du « génie » politique appelé à transformer la Guinée. Mais l’écart entre la mise en scène et la réalité ne cesse de s’élargir. Le masque de l’homme providentiel s’impose dans la propagande officielle, mais derrière lui se dessine l’image d’un pouvoir obsédé par sa survie et enfermé dans la logique autoritaire.
La leçon d’Arendt pour la Guinée
Arendt nous avertissait : la société est toujours prête à croire d’abord au masque. Si un fou pose en génie, il trouvera des partisans tant que la mise en scène tient. Le véritable danger ne réside pas seulement dans l’imposteur, mais dans la crédulité collective qui le laisse prospérer.
La Guinée, aujourd’hui, se trouve à ce carrefour. Croire au rôle que s’attribue Doumbouya celui de nouveau Sékou Touré, de refondateur de la nation, c’est risquer de répéter le drame d’hier : confondre la posture et la vérité, et accepter la tyrannie au nom de l’illusion.
L’avertissement d’Arendt prend ici une dimension immédiate : si les Guinéens ne démasquent pas rapidement le faux génie, ils pourraient bientôt découvrir, à leur dépens, qu’ils n’avaient devant eux qu’un fou drapé dans les habits de sauveur.
Dr. ABDOUL BALDÉ













