GUINÉE : DU RIRE IMPOSÉ AUX PLEURS INTERDITS

Marées humaines forcées, culte du chef et arrestations nocturnes : le CNRD rejoue la farce tragique du pouvoir qui fait rire en public et pleurer en privé.
À travers une analyse comparée, on observe que la frontière entre fiction et réalité politique s’estompe dangereusement. Le rire imposé, tout comme les pleurs interdits, deviennent des outils de contrôle social qui masquent la violence du pouvoir. Ainsi, le roman de. Lopes sert de miroir satirique aux dérives autoritaires contemporaines, révélant une mécanique du spectacle où la liberté d’expression se réduit à une chorégraphie imposée.
Dans LE PLEURER-RIRE, Henri Lopes peint un dictateur sorti d’un coup d’État, Bwakamabé Na Sakkadé, dit Tonton. Son régime est grotesque, théâtral et tragique à la fois : un chef arbitraire, des foules manipulées, une nation réduite au décor d’une mise en scène. Ce roman satirique, publié en 1982, résonne étrangement avec la Guinée actuelle sous Mamadi Doumbouya et son CNRD.
Le spectacle permanent
Chez Lopes, « Le peuple entier était convoqué à rire, à pleurer, à acclamer, à trembler » (p 1992-202). Le pouvoir devient spectacle, la foule son figurant forcé. La Guinée vit aujourd’hui une dramaturgie similaire : marches « spontanées » pour la paix, cérémonies officielles à la gloire de Sékou Touré, célébrations orchestrées pour montrer l’adhésion populaire. Tout est cadré, filmé, imposé. Comme Tonton, Doumbouya gouverne à travers des scènes soigneusement mises en scène, où la ferveur est exigée, pas proposée.
L’arbitraire comme règle
Lopes écrivait : Ses colères, comme ses bontés, tombaient du ciel sans prévenir (p.189-196). Dans l’univers du tyran, rien n’est prévisible, la peur tient lieu de loi.
En Guinée, le CNRD fonctionne dans cette logique. Arrestations arbitraires d’opposants, séquestrations de militants, libérations soudaines sans explications : l’aléatoire devient stratégie. Tout citoyen sait qu’à tout moment, le sort peut basculer. Ce climat d’incertitude, comme dans le roman, maintient la population dans une vigilance forcée et une soumission prudente.
Le culte du chef
Dans le Pleurer-Rire, « le moindre geste de Tonton devenait miracle, son silence prophétique » (p. 200-206). La figure du chef est sacralisée, son image multipliée à l’infini.
Doumbouya s’enferme dans cette logique. Il se réclame de Sékou Touré, restitue sa villa, rebaptise l’aéroport de Conakry en son nom, préside les commémorations en sa gloire. L’Afriqueil s’érige en porte-parole de l’Afrique face à l’Occident. Chaque geste, chaque phrase est gonflée par la propagande pour façonner l’image d’un visionnaire providentiel.
Une prophétie africaine
Henri Lopes n’écrivait pas seulement une satire, il dessinait une prophétie : derrière le rire imposé par le pouvoir se cache toujours le pleur des peuples trahis.
En Guinée, le parallèle est saisissant. Comme Ubuesque, Doumbouya est arrivé par la force. Comme lui enfin, il gouverne par la peur et la mise en scène. Comme lui enfin, il risque de transformer l’espérance née du coup d’État en farce tragique.
Le pleurer-Rire nous rappelle que la comédie du pouvoir finit toujours par virer au drame national. Et qu’un peuple qu’on contraint à applaudir finit tôt ou tard par crier. Le CNRD a transformé l’espérance en mascarade : un théâtre où l’on applaudit sous contrainte et où l’on pleure en silence.
Dr. ABDOUL BALDÉ















