GUINÉE : PURIFIER LA RIVIÈRE SANS JAMAIS REMONTER LA SOURCE

GUINÉE : PURIFIER LA RIVIÈRE SANS JAMAIS REMONTER LA SOURCE
« Il ne sert à rien de purifier les eaux de la rivière qui traversent la ville si la source de contamination se trouve en amont », écrivait JOSÉ SARAMAGO dans son essai QUE RESTE-T-IL DE LA DÉMOCRATIE ? Cette image frappante, illustre parfaitement le destin politique de la Guinée depuis son indépendance en 1958 : des constitutions à répétitions, des reformes juridiques grandiloquentes, des promesses de renouveau démocratiques. Mais toujours un même poison à la source : la personnalisation du pouvoir et l’obsession de régner à vie.
1958 : l’indépendance et la tentation du pouvoir absolu
En choisissant le « NON » au référendum gaullien, Sékou Touré propulse la Guinée dans l’histoire en tant que premier État francophone indépendant. Mais très vite, la constitution de 1958, censée poser les bases d’une République libre et égalitaire, se transforme en instrument d’autorité. Les révisions successives et la consolidation du Parti-État font de Sékou Touré un président tout-puissant jusqu’à sa mort en 1984.La démocratie devient un mot vidé de sens ; les institutions un théâtre pour habiller la volonté du chef.
1984 -2008 : le cycle militaire et la continuité du pouvoir
Après le décès de Sékou Touré, Lansana prend le pouvoir par un coup d’État. La constitution de 1990 instaure le multipartisme, mais est vite douché. Les modifications constitutionnelles de 2001 ouvrent la voie à sa réélection indéfinie. Le pouvoir, encore une fois, s’invente une légalité sur mesure. Ce que José Saramago appellerait « la purification des eaux stagnantes » n’est rien d’autre qu’une mise en scène : les règles changent, mais la source reste la même.
2008-2010 : transmission militaire et nouvelle promesse
Après la mort de Conté, Moussa Dadis et le CNDD suspendent la constitution et imposent leur loi. La Constitution de 2010, qui accouche de IIIe République, est saluée comme un tournant. Mais l’élection d’Alpha Condé, figure historique de l’opposition, débouche sur le même syndrome : révision constitutionnelle en 2020 pour briguer un troisième mandat, érosion de la confiance, violences politiques. Encore une fois, la contamination vient de l’amont : l’incapacité de rompre avec la logique du pouvoir personnel.
Depuis 2021 : Mamadi Doumbouya et le mirage de la refondation
Le 5 septembre 2021, Mamadi Doumbouya renverse Alpha Condé au nom de la rupture et de la moralisation de la vie publique. Trois ans plus tard, le CNDR n’a toujours pas tenu ses promesses de transition. Une nouvelle constitution est en gestation, présentée comme la clef de la refondation. Mais la suspicion est grande : est-ce une purification symbolique en aval, pendant que la source – l’ivresse du pouvoir et la peur de l’alternance – demeure intacte ?
Un héritage de constitutions instrumentalisées
Depuis 1958, chaque génération de dirigeants guinéens a produit sa propre constitution, comme pour donner un vernis démocratique à des ambitions personnelles. La loi fondamentale n’a jamais servi de rempart contre la personnalisation du pouvoir, mais plutôt de levier pour l’installer.
C’est pourquoi la métaphore de José Saramago prend tout son sens : tant que la Guinée ne s’attaque pas à la source, la culture politique qui confond leadership et propriété de l’État, l’absence de garanties solides pour l’alternance, la faiblesse des contre-pouvoirs – toutes les constitutions successives ne seront que les filtres illusoires sur une eau déjà viciée.
Conclusion : la véritable purification
La Guinée n’a pas besoin d’une énième Constitution conçue pour ou contre un homme. Elle a besoin d’un pacte républicain qui survit aux hommes et limite leur pouvoir. C’est en remontant à la source, en instaurant des contre-pouvoirs effectifs, une justice indépendante, une culture politique qui valorise l’alternance que le pays pourra enfin boire une eau claire, au lieu de s’enliser dans un cycle de contaminations répétées.
Dr. ABDOUL BALDÉ














