GUINÉE : LA CHUTE EST DANS LA PROMESSE, MAMADI DOUMBOUYA, UN CHEF DÉJÀ REMPLAÇABLE

« Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leur chef en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les remplace. » Hannah Arendt, dans les origines du totalitarisme. Il y a des phrases qui traversent le temps et les continents avec une justesse tranchante. Celle d’Hannah Arendt s’applique aujourd’hui à la Guinée comme un scalpel sur du vernis déjà craquelé de la junte dirigée par le légionnaire Mamadi Doumbouya. Érigé en sauveur à la faveur du coup d’État du 5 septembre 2021, il avait promis de libérer la Guinée du joug d’un pouvoir personnalisé, corrompu, prédateur. Quatre ans plus tard, le masque est tombé : il est devenu le miroir exact de ce qu’il prétendait combattre. Pire encore, il en est la caricature militarisée.
Le système qu’il a mis en place sur les mêmes ressorts que ceux analysés par Arendt : la peur, la propagande, la mise au pas des institutions, la personnalisation du pouvoir et la logique de remplacement permanent. Il ne gouverne pas ; il purge. Il ne construit pas ; il contrôle. Chaque ministre, chaque officier, chaque préfet est une variable d’ajustement au service d’un pouvoir ivre de lui-même, mais fondamentalement vide de toute vision politique.
Le chef remplaçable, même dans la terreur
L’autoritarisme en Guinée n’est pas une nouveauté. De Sékou Touré à Alpha Condé, en passant par Lansana Conté ou Dadis Camara, le pouvoir s’est souvent confondu avec la terreur, la verticalité absolue et l’élimination de toute opposition. Mais là où Doumbouya se distingue, c’est par l’incohérence paranoïaque de son régime, où personne n’est à l’abri, pas même ses plus proches alliés.
Depuis 2021, combien de ministres limogés ? Combien de généraux écartés ou emprisonnés ? Combien de hauts cadres ‘promus’ le matin et déchus le soir ? Même le Premier Ministre Bah Oury, homme pourtant loyal à la junte et à son projet de transition dévoyée, semble marcher sur un fil. Cette instabilité n’est pas accidentelle : elle est le cœur du système. La peur comme levier de loyauté. Le soupçon comme ciment de pouvoir.
Mais ce système est aussi une machine à éroder sa propre légitimité. Plus Doumbouya concentre le pouvoir, plus il devient remplaçable. Plus il cherche à incarner seul l’Etat, plus l’État devient une coquille vide prête à accueillir un nouveau maitre. C’est là la vérité du totalitarisme : il ne fabrique pas des institutions, il fabrique des vide-pouvoirs.
Une gloire fabriquée, déjà fanée.
La « gloire » de Doumbouya n’a jamais reposé sur une victoire populaire ou un projet structurant, mais une mise en scène militaro-médiatique. Béret rouge, lunettes sombres, déclarations martiales, drapeaux brandis au vent : tout a été conçu comme un spectacle, sans réalité politique derrière. Mais le théâtre du pouvoir ne tient pas sans scénaristes compétents ni public convaincu.
Aujourd’hui, même les soutiens extérieurs s’éloignent. L’Union africaine observe avec distance. La CDEAO multiplie les rappels à l’ordre sans réponse. La société civile est muselée. Les opposants sont exilés ou réduits au silence. La grogne monte dans les casernes. La colère sourd dans les rues. Et le peuple guinéen a compris que la promesse de rupture n’était qu’un mirage de plus.
Doumbouya s’est bâti une forteresse de sable, persuadé qu’elle tiendrait face à la marée de l’histoire. Mais comme l’écrivait Arendt, cette gloire passagère des chefs totalitaires est aussi leur faiblesse mortelle. Car dans un système où tout est interchangeable, où la loyauté n’est qu’un faux-semblant et où le pouvoir repose sur la peur, la chute ne prévient pas : elle surprend, elle balaye, elle remplace.
Une transition sans horizon.
Le CNRD n’a jamais eu de feuille de route crédible. Chaque annonce de calendrier est contredite, chaque engagement trahi. La transition promise est devenue une stagnation programmée. L’économie est exsangue, les tensions ethno-politiques ravivées à dessein, et la jeunesse, naguère espoir du changement, est aujourd’hui désabusée. La Guinée mérite mieux que cette gouvernance d’opérette à la sauce despotique. Elle mérite un Etat de droit, une justice indépendante, une armée au service de la République, une société civile vivante et bien éduquée. Elle mérite surtout des institution fortes, capables de survivre aux hommes et de résister à la tentation de l’homme providentiel.
En finir avec l’éternel retour au despote
Mamadi Doumbouya tombera. Ce n’est qu’une question de temps. Et comme tous les despotes guinéens avant lui, il laissera derrière lui un pays meurtri, désorganisé, à reconstruire. Le vrai défi de la Guinée c’est de sortir enfin de ce cycle infernal de personnalisation du pouvoir.
D’accepter que la démocratie, n’est pas un costume taillé pour un homme, mais une architecture collective. Il est temps de faire taire le mythe du chef et de construire la République.
Dr. ABDOUL BALDÉ













